Premier
film français de cette odyssée au long cou(rs), on peut dire que ça
commence très fort. Moi qui n'avais jamais vu de films de Robert Bresson
et qui souffrais donc d'un sérieux complexe lors des soirées cinéphiles
mondaines auxquelles il m'arrive de participer, quand, au détour d'une
conversation endiablée, un des convives ne peut s'empêcher de qualifier
de "bressonnien" ou de "très Bresson" tel passage d'un film dont il est
question. Quand cela arrive, inutile de vous dire que je tasse mes
vertèbres autant que possible et que je reprends deux gorgées de whisky
(mais sans Xanax) pour ne pas trahir mon inculture. Mais, en sortant
d'Une femme douce, je me gausse pas mal...Si l'héroïne se défenestre dès le début du film, c'est à la sortie qu'on a envie de se jeter sous les roues d'un bus, non pas du même désespoir que la jeune femme incarnée par Dominique Sanda, mais de consternation. En effet, l'héroïne a un gros avantage sur nous, c'est qu'elle meure avant d'avoir vu le film. Nous, en revanche, il nous faut nous avaler le monologue de son veuf de mari face à son corps sans vie qui raconte à la vieille bonne Anna l'histoire de leur mariage, alors que celle-ci a assisté quasiment en direct à toute leur vie commune. On passera sur ce qui a pu plaire à la jeune femme chez cet homme au charisme tout devedjianien et au ton tout "bressonnien", paraît-il, c'est-à-dire, qu'il dégage l'émotion d'un cabillaud demandant l'heure à une huître. On revit donc avec la pauvre bonne, qui demande même de pouvoir prendre des congés, tellement le choc de voir sa maîtresse sauter sous ses yeux mais surtout se taper 1h30 de lamentations du mari lui est insoutenable, et on la comprend, la vie morne et sans issue de ce couple mal assorti qui tue l'ennui devant Hamlet, au cinéma, dans les musées et monte et descend les escaliers, sans doute pour nous faire prendre conscience de la hauteur du balcon fatal. Ce dont je suis certaine, c'est que le film gagnerait à être muet, tant les dialogues sonnent faux, ce qui semble être la marque de fabrique du maître Robert. Cela permettrait de se concentrer sur le cadrage et le soin des images et on éviterait de pouffer à tout bout de champ :
LUI. — Et vous? Que désirez-vous?
ELLE. — Je ne sais pas. Autre chose, de plus large. Le mariage légal m'assomme.
LUI. — Réfléchissez, des centaines de milliers, des millions de femmes le désirent.
ELLE.— Peut-être. Mais il y a aussi les singes.
Singes que l'on voit dans la scène au jardin des Plantes et que j'ai, personnellement, pour les avoir côtoyés dans ma jeunesse, toujours méprisés.
(girafe média : évitez la projection si vous êtes allergique aux escaliers)
C'est un problème quand un certain cinéma ressemble malgré tout à la caricature que l'on fait de lui. Merci, en tout cas. Moi qui n'ai jamais vu de film de Luc Bresson (à part le Grand Bleu, bien sûr), je m'abstiendrai de voir celui là, c'est certain.
RépondreSupprimerPas de quoi !
SupprimerAh oui, et je désirais ajouter que la typographie du titre n'est autre que la "cooper black", bien connue de tous les fans des Beach Boys (http://minilien.fr/a0o5mn). Belle tentative un peu désespérée d'atteindre la cible "jeune californien" afin de gonfler l'audience du film.
RépondreSupprimerOui, la Cooper Black dont je fais moi-même usage sans modération dans mes compositions graphiques... Mais je doute que ce soit Robert qui ait choisi la typo, malgré sa mèche, il n'avait pas trop l'air du genre garçon de la plage...
SupprimerMontage. Phosphore qui sort tout à coup de tes modèles, flotte autour d'eux et les lie aux objets (bleu de Cézanne, gris de Greco).
RépondreSupprimerÉmouvoir non pas avec des images émouvantes, mais avec des rapports d'images qui les rendent à la fois vivantes et émouvantes.
Oui, ben faudrait déjà choisir des bons acteurs et un dialoguiste digne de ce nom, Bébert !
SupprimerHi Pap! Moi je trouve que Bob il a tout compris à ce que je dis à les comédiens dans le pièce qui porte mon nom, d’ailleurs il fait lire à Dominique cet passage qui a été honteusement coupé de la mise en scène nullissime que la couple il va voir au théâtre : « Dites vos répliques du bout des lèves comme je les ai prononcées moi-même. Si vous les hurlez comme beaucoup de nos acteurs font, j’aimerais mieux donner mon texte au crieur public. Ne sciez pas l’air avec votre main, car dans le torrent, la tempête, l’ouragan de la passion, il faut toujours user de mesure, et acquérir même une certaine douceur. »
RépondreSupprimerMais ce qui encore plus fucking crazy c’est de lire la suite sur le page de le livre tenu ouvert par Dominique : « Oh ! rien ne me blesse l’âme comme d’entendre un solide porteur de perruque faire éclater sa passion et fendre les oreilles d’un parterre ignare qui ne demande que du bruit et une absurde et inexplicable pantomime ! Je voudrais le fouet pour ces gaillards qui en rajoutent à Termagant et qui renchérissent sur Hérode. Évitez cela, je vous prie. »
Astonishing, isn’t it ?
Je suis très honorée, cher Hamlet, que vous ayez pris le temps de lire mon blog et de réagir. Voyez-vous, j'aime beaucoup ce que vous faites, surtout le truc avec le crâne dans la main et votre toubiornottoubi. Vraiment, je suis fan. J'adore. Merci.
SupprimerSehr geerhte Papouloula, figurez-vous qu’en 1960 j’en étais encore à devoir défendre ce pauvre Gustav Mahler, mort depuis près de 50 ans, dont la musique n’était encore pas reconnue ni jouée à sa juste valeur (et il va falloir attendre encore quelques années pour cela). On lui reprochait notamment un manque de cohérence dans sa musique, des juxtapositions inconcevables, notamment dans ses symphonies qui passent il est vrai sans prévenir du style le plus savant au style le plus populaire, dans une sorte de pot-pourri (c’était en fait déjà une forme de maniérisme et le signe d’une grande modernité). J’avais trouvé, pour défendre et justifier la beauté de ces sauts inopinés d’un style à un autre, une des ces petites formules dont j’ai le secret et que m’avait inspirée une fois de plus la dialectique négative que j’affectionne tant : « Les cassures formelles ne peuvent pas lui être reprochées, pour la raison qu’il tient son Idée de la déchirure elle-même. » Eh bien, chère Papouloula, je crois qu’il est en de même de Herr Bresson : la neutralité du jeu de ses modèles ne peut pas lui être reprochée, pour la raison qu’il tient son Idée de cette neutralisation elle-même. »
RépondreSupprimerVotre dévoué, Teddy
Sans doute, Teddy, mais je ne comprends pas complètement vos formules, justement. Neutralisation ? Voyez avec Roland pour les concepts, moi je ne suis qu'une simple girafe un peu midinette sur les bords...
SupprimerSalut Papou, je suis hyper d’accord avec Teddy, Gustav et les autres : il faut être absolument moderne.
RépondreSupprimerOh lala, que de VIP dans ces commentaires, j'en ai les quatre rotules qui tremblent. Moderne, oui, je suis d'accord, mais je vois justement dans ce film un art complètement démodé aujourd'hui, voire risible.
SupprimerMais c'est que la modernité n'a jamais cherché à être... à la mode !
SupprimerOui, et si d'ailleurs t'avais été plus modeste, t'aurais dit qu'ta mère elle est modiste !
SupprimerChère Madame,
RépondreSupprimerJe n’ai pas exactement l’habitude que l’on m’appelle Bébert, mais passons. J’aurais d’abord envie de vous dire de ne pas nourrir autant de complexes vis-à-vis du cinéma, qui n’est qu’un truc à la mode, un produit de consommation, un divertissement, quoi. En revanche, ne rien comprendre à ce point-là au Cinématographe que je me suis échiné ma vie entière à inventer et peaufiner, c’est inadmissible de la part d’une girafe éduquée comme vous semblez l’être. Et c’est moi, en retour, qui suis consterné par vos propos choquants et blasphématoires.
C’est que vous n’avez pas compris au moins cinq choses :
- Justement, rien n’a plu à cette jeune fille chez cet homme, elle l’épouse par convention sociale, en pensant en être capable, simplement pour trouver une place dans la société (j’ai voulu signifier ce oui qui est un non par un plan sur sa demande à lui dans l’escalier (« dites oui, dites, dites ! ») qui se termine sur elle qui lui claque quasiment la porte au nez et on raccorde alors directement, très sèchement, sur l’officier de mairie qui prononce la phrase légale (« étant données vos réponses affirmatives je vous déclare unis par les liens du mariage »), mais bien sûr le oui n’a pas été entendu, donc pas vraiment prononcé ; et lui, il incarne précisément toute la rigueur de la convention sociale, le pouvoir de l’argent, mais il ne maîtrise et comprend rien des sentiments ; là où je rends les choses perverses, c’est que je montre l’infini pouvoir de subversion des sentiments, comme terrible moyen de contrôle (c’est elle qui a tous les pouvoirs sur lui, se donner ou ne pas se donner, parler ou se taire, le rendre jaloux, et y compris se soustraire à lui en se donnant la mort).
- La recherche que j’ai menée sur le jeu des acteurs. Je les ai toujours trouvés horripilants avec leur satanée justesse, alors j’ai passé mon temps à travailler avec des acteurs non professionnels chez qui j’ai essayé de déprogrammer toute intentionnalité (ils m’en ont souvent voulu de leur faire répéter la même prises parfois des dizaines et des dizaines de fois, et c’est vrai que j’ai souvent pris un peu de plaisir à en faire craquer quelques uns) pour faire apparaître l’essence des êtres contenue derrière ces corps (encore des barrières sociales qu’il faut casser et franchir) : être (modèles) au lieu de paraître (acteurs). Dans ce film, non seulement j’ai appliqué mes théories déjà bien éprouvées dans mes chefs d’œuvres précédents, mais en plus j’ai cherché à théoriser et expliquer cela au spectateur, en pensant l’aider un peu en expliquant ma démarche : c’est ce que vous a rappelé Hamlet. Quand ils vont au cinéma, ils voient justement un film comme je les déteste, Benjamin ou les mémoires d’un puceau d’un certain Michel… Deville, je crois (je ne comprends même pas que mon chef op et mon compositeur attitrés aient trempé dans cette affaire, avec ce pauvre Pierre Clémenti au milieu) : costumes, dialogues pompeux-cornichons, musique tartinée… Quand ils vont au théâtre, Hamlet est devenu une pièce d’action, que je m’amuse à filmer à l’opposé de mon style (plans larges, emphase des dialogues, une mise en scène théâtrale et cinématographique d’une indigence crasse). Et pour en rajouter une couche, je fais lire à la merveilleuse Dominique Sanda (ah ! qu’elle était belle, à la jeunesse aussi troublante que celle d’Anne Wiazemski dans Balthazar…) la phrase d’Hamlet, donc, du conseil aux comédiens.
[ma réponse dépassant les 4096 signes, je continuerai dans un prochain message]
[suite du message précédent, donc]
RépondreSupprimer- Le Cinématographe c’est aussi de la poésie sonore : film de cinématographe où l’expression est obtenue par des rapports d’images et de sons. La phrase sur les singes, non seulement je l’ai pensée comme un ovni dans le dialogue, elle est totalement inattendue et déroutante à ce moment-là, mais je me suis en plus amusé à faire jouer des cris de singe à mes modèles lorsqu’ils s’ébattent sous les draps et lors de l’accident de voiture. Vous ne mentionnez pas d’ailleurs le bruit incessant des voitures, même lorsqu’on est dans des intérieurs d’appartement, c’est assourdissant. Ces vrombissements intermittents rythment le temps qui passe, qui s’écoule, derrière l’apparat social la vie leur file entre les doigts, et dans un écho tragique et pathétique, je reprends ce même vrombissement à la toute fin, mais cette fois c’est le couvercle qui glisse sur le cercueil qui se referme : avec ce raccord son-image je cloue mon spectateur sur son siège, je le terrasse.
- Car au fond je suis un moraliste, au sens que j’observe, décrit et analyse les mœurs et passions d’une époque. Je pose donc dans ce film la question de l’espèce humaine en rapport aux autres espèces animales, faite d’une même matière (les os) que tous les vertébrés, soi disant espèce évoluée, depuis les singes (…), mais pour vivre dans quelles conditions de dénuement affectif, dans quels rapports sociaux ! Bref, je dis que tout est construction sociale, même le désir, et qu’il n’y a pas réellement de moyen d’échapper à cette construction sociale que d’en jouer le jeu, ou de s’ôter la vie. [je suis… je suis… je suis… Robert Bresson ! oui, et vous êtes champion !!!!]
- Mais surtout, et cela m’étonne de vous, vous n’avez pas saisi l’humour de mon film de Cinématographe ! Sa dimension ironique, sarcastique, grinçante… pas très éloigné d’un humour noir, mais les girafes n’aiment peut-être pas l’humour noir ? Quelques exemples : « J’ai voulu faire de l’esprit : une merveille ! » ; la mise en scène ridicule de Hamlet ; la bonne qui demande des congés mais surtout lui qui lui répond « non non plus tard Anna » ; les vrais-fausses musiques d’époque recomposées par Wiener et jouées au phono (!) ; les courses de voiture, de chevaux dès qu’on allume la TV ; la visite du Musée d’art moderne devant la sculpture mobile et lumineuse de Nicolas Schoeffer (« entre la peinture et ça il y a tout de même une cassure ? Non ! »)…
Chère Madame, je n’aurais peut-être pas tordu le cou de girafe à vos idées sur mon Cinématographe, mais j’aurais au moins essayé de vous expliquer mes intentions, mes recherches pour porter le cinéma au-delà des faux-semblants d’une culture de masse si bien décrite et analysée par Teddy, recherches à la fois extrêmement ambitieuses et exigeantes, pleines d’humilité aussi, car comme tout artiste génial, ne pensez pas que je n’aie pas été moi même empreint de doutes.
Cher Bébert, je n'imaginais pas en écrivant mes chroniques empreintes de modestie et de sensibilité girafienne pouvoir dialoguer un jour avec l'auteur d'un des films que je critiquais. Surtout quand il est mort. Mais, je dois dire que vous me soufflez avec votre explication et que j'aurais aimé avoir ces pistes de lecture avant la projection. Car, oui, je ne suis qu'une girafe, éduquée, certes, mais manquant cruellement de références théoriques - je n'ai jamais lu Teddy, Roland et Gilles - et donc tout ce vingt-septième degré m'est passé largement au-dessus des ossicônes, voyez plutôt l'altitude nécessaire. Moi, je n'ai vu que des acteurs figés dans une mise en scène très formaliste et des dialogues sonnant faux à chaque ligne. Si j'avais su que c'était votre marque de fabrique, votre volonté perverse, j'aurais vu le film différemment. Et je regrette de n'avoir pas perçu votre humour, mais avouez que vous êtes un peu tordu dans votre démarche... Je veux bien comprendre que vos films soient savoureux pour un public averti, qui a lu tout ça et qui connait sur le bout de la langue sa philo du XXe siècle, mais je suis désolée, les girafes de mon espèce ne sont toujours pas admises à l'université. Sans rancune, Bob...
SupprimerChère Madame,
RépondreSupprimerMes amis personnages, philosophes et poètes ont sans doute été un peu intimidants en pensant ainsi voler à mon secours. Je suis en tout cas très ému de leur solidarité.
Mais vous remarquerez que pour ce qui me concerne et les explications que je vous ai données, je ne fais référence qu'au film lui-même, à ses images et à ses sons, qui peuvent être vus, entendus et compris de tous je l'espère, à la condition qu'on les prenne justement au premier degré.
Je n'ai surtout jamais voulu travailler pour un public averti ou intellectuel ou cultivé, mais pour un public que j'ai toujours essayé de traiter avec le plus grand respect en ne le prenant justement pas pour un gogo comme tant de mes collègues l'ont fait.
Enfin, j'espère que cette première mauvaise expérience en la compagnie de l'un de mes films ne vous coupera pas pour toujours de mon oeuvre, et vous invite à poursuivre avec d'autres films, ou qui sait, à revoir celui-ci, par exemple dans une magnifique version VHS sous-titrée en anglais (je soupçonne ma chienne de veuve de continuer à bloquer les droits de l'édition dvd !)
http://www.youtube.com/watch?v=EQTxU5mug8s
Avec mes sentiments les plus respectueux chère Madame,
Robert
Bon, ça y est, vous nous l'avez cassé.
RépondreSupprimerJe te l'avais dit d'aller plutôt voir Shark Attack ou Fast and Furious, car, en dépit des apparences, l'autel du dieu Vin Diesel est nettement moins bien gardé que celui de Robert Cresson...
Voici une photo qui devrait réconforter ton coeur et ton corps de girafe souillés par la séminale érudition des envieux :
http://minilien.fr/a0o4yx